
C'est un article auquel je pense assez souvent, que j'ai donné à lire à pas mal de gens, sur lequel j'ai bien discuté en parlant de choses et d'autres; et je me suis toujours dit qu'il était dommage ne pas connaître une opinion non-espagnole sur tout ce dont il parle. C'est là que l'idée de faire une traduction en français apparût.
Après l'avoir lu de nombreuses fois (en espagnol, mais aussi maintenant en français) je crois que ce qui m'a fait penser et à nouveau repenser à cet article, mise à part la façon dont il est écrit, est que l'auteur offre une vision de l'Espagne du XXIème siècle qui me fait penser plutôt au XIXème.
(Merci C. pour l'aide et le soutien).
Et les jours passent: j'espère que vous allez bien.
L’autre soir, alors que je me préparais à dormir dans un hôtel étranger je pensai à te poser une série de questions. Je me rappelle certaines. Elles rassemblent le micro et le macro, comme tu apprécieras. Commençons. On achète les billets d’avion d’une compagnie aérienne bon marché ou onéreuse, espagnole ou étrangère, pour faire un aller-retour à une ville européenne. On arrive à l’aéroport de destination et un finger nous y attend. On revient et c’est l’intempérie, la navette, les mille détours. En parlant de voyages: parmi les principales villes européennes, quelles sont celles qui ne sont pas reliées à l’autoroute ou au TGV? Sans se déplacer: combien coûte un appartement dans le centre de Berlin, un appartement spacieux, lumineux, dont portes et fenêtres se ferment et dont le voisin ne se manifeste uniquement que si cela n’est strictement nécessaire? Combien coûte un appartement semblable, un peu moins bien même, dans le centre de Madrid, Barcelone, Valence ou Séville? Et à Londres? Même Paris? Internet: où y a-t-il le moins de têtes de bétail?, je veux dire, de connexions. Mais surtout: dans quel pays internet fait si peu parti du quotidien, dans quel pays est-il perçu d’une manière aussi suspecte par les gens du terroir, je veux dire, les gens de la sphère intellectuelle et de la plume? Il me vient à l’esprit: existe-t-il en Espagne un bel endroit calme ou l’on peut s’asseoir et bavarder tranquillement, qui ne soit pas un Starbucks café, bienvenues bienfaitrices franchises du monde clonique, que serions-nous sans elles? En dehors des villes, et sauf certains sévères centres urbains castillans, y a-t-il une campagne plus abandonnée, plus inculte que celle espagnole? Et la côte, y a-t-il en Europe une destruction comparable à celle du littoral espagnol? Et les toilettes publiques? Quand même!
Je crois que ceux qui l’ont mieux résumé ont été les gens de Dolce&Gabanna, Doménico et Stefano, qui ont été obligé de retirer une publicité d’hommes et de femmes « pour inciter à la violence machiste!». Tu l’aurais entendu, si tu ne te faisais pas toujours tes promenades hermétiques dans les oliviers. «L’Espagne est un peu en retard». Ils le disent doucement, pour ne pas perdre de parts de marché, mais le diagnostique est précis. L'Espagne n’a pas cessé d'être un pays de curiaux; sauf que maintenant s'est ajouté à ceux-ci ce centon de petits bêcheurs qui gouvernent. Et si le Tribunal Constitutionnel se couche avec les professeurs de Religion, voyons voir ce qu’ils découvrent (3), la gauche n'a rien à envier: elle interdit les femmes, la bouffe et le vin (4), seule chose qui rendait supportable le fait d’être espagnol. Et tu ne le croiras pas: en Espagne ils ont même interdit à Butanito (5) de dire ce qu’il a toujours dit. Butanito censuré, Sánchez Dragó (6) obligé par les madrilènes à porter le bonnet d’âne (j’aurais bien aimé voir ce que les madrilènes auraient dit si cela s'était passé sur TV3) et un Gouvernement, le catalan, of course, légiférant sur la sorcellerie, c'est-à-dire, la soi-disant médecine alternative, dont il reconnaît sa profonde spiritualité. L'Espagne est un peu en retard, en effet. Ce pays se donna un trophée pendant la Transition politique. Contre tout pronostique, il fut capable de se doter d’un système démocratique, sans trop de zarzuela ni de sang. Ce genre de surprises espagnoles, tellement ressemblant à celui de la Constitution de 1812. Aussi ce pays offrit au monde le mot libéral, qui le dirait. Alors, aujourd'hui comme hier, une question se pose. A l'époque c’était, et ce fut la bête noire, si l’Espagne était capable de se consolider comme un Etat moderne. Maintenant la question, déjà blessante, est si l‘Espagne sera capable de devenir un Etat post-national.
- Pouvez-vous cesser de me tutoyer?
Prends soin de toi.
(3) L’auteur se réfère ici au cas d’une professeure de Religion, divorcée et vivant avec un autre homme auquel elle n'était pas mariée, dénoncée par l’Eglise et ensuite condamnée par le TC à quitter son emploi.
(4) En référence au projet de "loi du vin" qui prétendait en contrôler sa publicité, promotion et parrainage afin de freiner la consommation des jeunes.
(5) Surnom donné à José María García, ex-journaliste sportif espagnol très connu, entre autre, pour les nombreuses polémiques qu’il lança tout au long de sa carrière; l'auteur se réfère à une interview sur la TVE -Televisión Española - censurée en raison d'opinions exprimées à l'encontre de différentes personnalités politiques, sportives, médiatiques et patronales.
(6) Journaliste et écrivain espagnol employé à Telemadrid (chaîne de la Communauté de Madrid) qui dut s'excuser auprès des téléspectateurs à cause de propos tenus et jugés intolérables: "les espagnols sont un des peuples les plus sales de la terre, et les madrilènes encore pire".
(7) L'Orange espagnole.
(8) La France Telecom espagnole.
(9) L'expression tournée des grands-ducs apparaissait en français dans l'article original.